Quand la solidarité familiale fragilise
Les arbitrages des proches aidantes-assistantes de vie
Abdia Touahria-Gaillard Responsable de la recherche et des partenariats scientifiques à l’Observatoire des emplois de la famille – chercheure associée au Laboratoire interdisciplinaire pour la sociologie économique.
Au fil des années, l’accompagnement de la dépendance est devenu, en France, une question sociale majeure. Devant l’inéluctable vieillissement démographique, l’aide aux personnes âgées dépendantes finira par concerner un grand pan de la population. Pourtant, il aura fallu attendre 2015 et la loi relative à l’adaptation de la société au vieillissement pour que le statut d’aidant soit défini, et donc reconnu. L’article L. 113-1-3 du Code de l’action sociale et des familles dispose qu’ « est considéré comme proche aidant d''une personne âgée son conjoint, le partenaire avec qui elle a conclu un pacte civil de solidarité ou son concubin, un parent ou un allié, définis comme aidants familiaux, ou une personne résidant avec elle ou entretenant avec elle des liens étroits et stables, qui lui vient en aide, de manière régulière et fréquente, à titre non professionnel, pour accomplir tout ou partie des actes ou des activités de la vie quotidienne » . Selon la direction de la recherche, des études, de l''évaluation et des statistiques (Drees), les aidants(1) représentent, en 2008, 8,3 millions de personnes âgées de 16 ans ou plus dont une moitié (4,3 millions) s’occupe de personnes âgées de 60 ans ou plus vivant à domicile et l’autre moitié (4 millions) de personnes de moins de 60 ans. Dans 44 % des cas, le conjoint est le seul aidant et dans 12 % des cas, il s’agit d’un enfant(2). Mais en regardant de plus près, on constate qu’au sein de cette population d’aidants, les femmes sont majoritaires puisqu’elles représentent 57 % des aidants âgés de 16 ans ou plus. Majoritaires à prodiguer des gestes de soin, d’entretien et d’éducation dans la sphère privée, les femmes le sont également dans la sphère professionnelle puisqu’elles représentent 97,7 % des aides à domicile, aides ménagères et assistants maternels et 94,3 % des effectifs dans la famille professionnelle des « employés de maison » (Argouarc’h et Calavrezo, 2013). Les professionnelles dont le métier est d’accompagner des personnes en perte d’autonomie peuvent également faire l’expérience personnelle de l’accompagnement d’un parent dépendant. Dans leur situation, vie professionnelle et vie personnelle sont souvent marquées par des événements similaires qui ne revêtent pas la même teneur selon la sphère dans laquelle ils sont vécus. Les gestes professionnels quotidiens et banalisés, tels que la toilette ou la prise alimentaire, peuvent faire vivre et revivre des moments de tension, faisant voler en éclats toute la technicité acquise par ailleurs ou, au contraire, parce que ces gestes sont dispensés à un proche, être empreints d’une bienveillance toute particulière. Dans cet article, est formulée l’hypothèse que la compensation financière de la dépendance, lorsqu’elle est versée comme un salaire au proche aidant, redistribue la responsabilité de l’accompagnement au sein de la famille. En s’appuyant sur les résultats d’une enquête conduite auprès d’assistantes de vie également aidantes familiales rémunérées pour l’accompagnement de leur proche dépendant (encadré p. 24), l’analyse appréciera dans quelle mesure l’obligation morale d’assistance familiale prônée par le modèle étatique (voir infra) contribue à créer et entretenir de nouvelles formes d’économie familiale au sens relationnel et financier du terme.
Une obligation morale d’assistance familiale
Une économie familiale entre sollicitude volontaire et nécessité économique
Dans la mesure où elles relèvent d’une forme de production, de répartition et de consommation des richesses, même en dehors de toute considération financière, on peut affirmer qu’il y a de l’économique dans les relations familiales. Une économie parfois manifeste, parfois euphémisée voire latente. Pour Jean-Hugues Déchaux, la parenté est bien le lieu d’une économie cachée où s’échangent des « services domestiques " matériels" » (1996, p. 41), à savoir « des activités positives opérant sur des réalités tangibles et les services relationnels ou réticulaires qui consistent en une mise en rapport avec autrui » (ibid., p. 41). Dans l’accompagnement de la dépendance d’un proche âgé, l’activité de l’aidant apparaît au confluent de ces deux activités : il protège l’aidé en assurant les indispensables gestes de soin et permet également, dans la mesure du
Revue des politiques sociales et familiales n° 128 -3e trimestre 2018 23 Famille – travail
(1) Dans cet article, les termes «aidant familial » et «proche aidant » sont utilisés comme des équivalents. (2) Enquête Handicap-Santé auprès des aidants informels, Drees, 2008 ; enquête Handicap-Santé – Volet ménages, Institut national de la statistique et des études économiques.